Les tissés main indiens sont parmi les plus anciens textiles connus, mentionnés par Hérodote au 5ème siècle avant J.-C. et par Pline dans son Historia Naturalis à l’orée de l’ère chrétienne. Le commerce de textiles avec la Chine et l’Asie du sud-est semble s’être développé dès le 5ème siècle de notre ère. Des tissus grèges, teints, imprimés ou brodés étaient échangés et chaque région, voire chaque localité, avait sa spécialité. Les cotonnades provenaient notamment du Rajasthan, les soies du Bengale et de Benares, les mélanges de soie et de coton d’Andra Pradesh et les lainages du Kashmir. Avec le commerce et les migrations, les traditions indiennes furent sans cesse sous l’influence d’artisans d’Asie centrale et témoignaient d’une diversité sans pareille, toujours vivace de nos jours. En sus de sa riche tradition textile, les teintures naturelles - d’origine végétale, minérale ou animale, furent le quasi monopole de l’Inde jusqu’au 17ème siècle, lorsque les premiers comptoirs commerciaux européens et manufactures furent ouverts.

 

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La production tissée main indienne devint graduellement dominante sur les marchés européens pour atteindre son apogée à la fin du 18ème siècle. Les teintures demeurèrent un produit d’exportation prépondérant jusqu’au 19ème siècle, lorsque les procédés chimiques furent découverts en occident. La suprématie des textiles indiens fut contrée par des mesures protectionnistes françaises et britanniques dès 1820 et aussi par l’adoption d’une production mécanisée en Europe. L’importation de tissus britanniques bon marché et aussi l’adoption de métiers mécaniques par les entrepreneurs indiens dès 1850 entraînèrent une forte baisse de la demande. Avec le mouvement Swadeshi initié par Ghandi dans les années 1920, préconisant la production de Khadi en remplacement des importations britanniques et visant aussi à prévenir l’exode rural( lien 1, lien 2) , le tissage à la main rencontra une nouvelle vigueur. L’artisanat demeura une préoccupation première du mouvement d’Indépendance de l’Inde et le gouvernement décida de poursuivre le développement du secteur après 1947. Des programmes de soutien furent mis en place dès 1953 , afin de promouvoir le Khadi, le tissage à la main, la sériciculture et la production de coir.

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Le tissage à la main occupe en Inde plus de 6,5 millions d’artisans. Avec la libéralisation de l’économie indienne depuis 1991 et la progressive élimination du support étatique et des mesures protectionnistes, l’artisanat rencontre des difficultés croissantes face à la production mécanisée et aux importations textiles à bas prix. Ces changements dans les conditions du marché résultent en une précarisation croissante des tisserands et la majorité vit aujourd’hui dans une pauvreté extrême, avec un revenu journalier de l’ordre de 1 USD, et n’a pas d’alternative en matière d’emploi. Les traditions millénaires s’érodent aussi peu à peu et un patrimoine mondial est en péril.

L’organisation du secteur du tissage à la main en Inde

 

Les professions impliquées dans le secteur du tissage à la main à l’échelle panindienne, avec une pondération variable, sont: les commerçants (Sattiwala, Grihasta et Gaddedar), les maîtres tisserands, les fabricants de cartes perforées pour les jacquards et teinturiers, les tisserands, les institutions gouvernementales et Organisations Non-Gouvernementales (ONG), et les entreprises actives dans des secteurs liés, notamment les fournisseurs de fils. La caste et la religion sont les déterminants majeurs de la composition de la force de travail, et les structures de pouvoir trouvant leur légitimité dans la religion sont la cause première de la pauvreté.

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L’art du tissage est transmis de génération en génération, généralement de père en fils, depuis des temps immémoriaux; ce mode d’apprentissage a permis la richesse et la pérennité des traditions à ce jour, et semble toujours prévaloir. Les nouvelles générations se montrent néanmoins moins enclines à adopter le métier, si la performance locale du secteur ne devait offrir d’opportunités d’emploi ou seulement permettre la survie dans des conditions de pauvreté extrême. L’apprentissage du métier débute vers 10 ans, ces débuts précoces résultent généralement en l’arrêt de la scolarité des enfants de tisserands, la pauvreté est une autre raison à cette désertion. Le tissage est généralement réalisé dans l’enceinte du domicile, dans une pièce réservée à cette fin, ou destinée à d’autres usages, dont parfois dormir. Cette organisation est considérée comme un avantage par les tisserands relativement aux autres emplois qui leur sont accessibles sur le marché du travail non-qualifié, notamment chauffeur de rickshaw ou ouvrier du bâtiment. Du point de vue des commerçants, l’usage des locaux des tisserands leur épargne un loyer et autres frais liés. Le domicile des tisserands n’est toutefois souvent pas optimal pour la productivité, les locaux étant souvent exigus et les familles nombreuses. Un approvisionnement irrégulier et insuffisant en électricité pose aussi problème, forçant les tisserands à mettre fin à leur ouvrage à la tombée du jour et empêchant aussi les progrès technologiques envisageables.

La production débute usuellement avec le filage, effectué à l’aide d’un charkha, à moins que le fil soit fourni ou acquis déjà filé. La teinture vient ensuite; l’opération est souvent effectuée dans des conditions rudimentaires; des teintures Azo sont utilisées, contenant des métaux lourds, particulièrement nocifs pour l’environnement, et les eaux de teintures vont directement polluer les ressources en eau existantes. Simultanément à la préparation du fil, les cartes perforées pour le jacquard sont produites, si nécessaire. Après la teinture et une fois que les cartes sont prêtes, le métier est préparé avec le montage de la chaîne, qui peut prendre de deux à cinq jours, selon la taille du fil, le dessin retenu et le métier. Le tissage proprement dit est souvent réalisé par deux tisserands, fonction du motif et de la largeur du tissu. Tous les membres de la famille sont généralement impliqués dans l’activité, les hommes préparent le métier et tissent, et les femmes préparent le fil et finissent les produits, si des finitions sont requises.

Les tisserands sont le plus couramment tâcherons et rémunérés à la pièce. Les commerçants fournissent le fil et les motifs, ainsi que les autres matières premières, au besoin. Le métier à tisser appartient soit au tisserand, soit au commerçant. Les avances et crédits aux tisserands par les commerçants sont pratiques courantes et fréquentes au début des collaborations, résultant dans la perte de pouvoir de négociation des tisserands et conséquemment de leur indépendance. Les commerçants ont aussi une propension à réviser les rémunérations des tisserands à la baisse lors de la livraison de la marchandise; ils servent toutefois de « sécurité sociale » en période difficile et en l’absence d’aide gouvernementale, qui reste généralement inaccessible aux pauvres tisserands illettrés. Les tisserands peuvent aussi travailler pour leur propre compte, ils acquièrent alors les matières premières nécessaires à leur production et assurent son marketing; ceux-ci sont toutefois une minorité et constituent un pourcentage résiduel de la force de travail, généralement de moins de 5 pourcent.